Mathieu Baumel, un copilote trop peu connu

Interview

Mathieu Baumel, un copilote trop peu connu

Qui dit rallye ou rallye-raid dit pilotes et copilotes ! Et il est indéniable que derrière les pilotes d'exception se trouvent toujours un copilote tout aussi exceptionnel.

Lorsque l’on pense à compétition automobile, on a tendance à tout de suite s’orienter vers la Formule 1 ! Malgré le fait que sa notoriété soit en baisse depuis quelques années, elle n’en reste pas moins la discipline reine. Néanmoins, si l’Endurance ou encore la Formule E occupent également le terrain niveau circuit, il ne faudrait pas oublier le rallye. En France, c’est sûrement un peu moins le cas qu’ailleurs car après les 9 titres de champion du monde de Sébastien Loeb, c’est désormais Sébastien Ogier qui tient le haut du pavée avec 5 titres. Si le talent de ces deux pilotes hors norme est indéniable, leurs victoires respectives ont permis de mettre en lumière l’importance de leurs copilotes, Daniel Elena pour Loeb et Julien Ingrassia pour Ogier.

Ainsi, aujourd’hui, c’est bien de copilotage que l’on va parler avec Mathieu Baumel. Vainqueur du Dakar en 2015 avec comme pilote Nasser Al-Attiyah, celui-ci évoque sa découverte de la discipline, son rôle, sa relation avec son pilote et enfin du manque de médiatisation auquel ils sont confrontés !

Mathieu, tu as découvert le sport automobile sur le tard, vers 20 ans, lorsque tu étais dans le sud vers Montpellier. Que peux-tu nous dire de tes premiers pas dans la discipline ?

Pour ma part, j’ai toujours été attiré par la vitesse et les sports dits extrêmes. J’ai fait beaucoup de ski quand j’étais plus jeune et malheureusement, comme beaucoup de sportifs de moins de 20 ans qui évoluent à un niveau intense, je me suis blessé et cela m’a donc empêché de faire des compétitions de ski. Et à l’époque, j’avais un ami, qui faisait du rallye, qui m’a dit : « J’en ai marre de te voir déprimer. En attendant de pouvoir retourner sur des skis, viens je vais te faire découvrir autre chose ». Et cet autre chose, c’était le sport auto. Je lui ai alors expliqué que je ne connaissais rien à ce domaine et que c’est vrai que cela serait sympa de conduire mais que je ne savais rien du fonctionnement de tout cela. Il m’a dit : « Moi je conduis, toi tu te mets à côté et tu fais copilote. Ne t’inquiètes pas, je vais tout t’apprendre. On fait quelques rallyes comme ça et après tu te mettras au volant si tu as envie ».

C’est alors que j’ai fait toute une année de compétition en 1997 et sur une dizaine de courses, on en a remporté 8 dans notre catégorie. Du coup, cela m’a bien plu et je me suis dit que cela n’était peut-être pas une mauvaise idée de rester dans cette branche là. Je me suis mis à fond dans le sport auto alors que je n’y connaissais pas grand chose avant. Je peux donc remercier le premier qui m’a mis le pied à l’étrier, à savoir Emmanuel Guigou qui est devenu par la suite une personnalité importante du rallye en France !

« Je préfère faire bien ce que je sais faire, à savoir copiloter et naviguer plutôt que d'essayer d'être un pilote que je ne serai jamais, je le sais  »

Mathieu Baumel

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« Ce que l'on voit à la télévision et les notes, c'est la partie émergée de l'iceberg. Les 90 % qui sont en-dessous, c'est le travail de préparation primordiale pour voir un résultat à la fin et c'est le rôle du copilote »

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Malgré ton envie de piloter, ce sont les coûts trop importants qui t’ont décidé à tenter ta chance en tant que copilote ?

Complètement ! Au début, je n’avais clairement pas d’argent à mettre dans une voiture. Donc lorsque l’on m’a dit, tu vas te mettre à côté, tu apprends, tu écoutes et tu fais ton travail, je me suis dit que c’était la bonne occasion pour se former sans rien dépenser. Alors forcément, j’avais envie de conduire et de ne pas être que copilote.

Aujourd’hui, je me rends compte que copilote, ce n’est pas juste le « copilote » mais que c’est lui qui fait pratiquement la plus grosse part du boulot au final. C’est un métier à part entière. Et puis lorsque l’on te propose de rester dans une équipe dite « officielle » comme copilote ou alors de se dire, je vais moi-même financer le fait de conduire, cela fait réfléchir. J’ai donc choisi de rester à côté et je suis très heureux de la place que j’ai aujourd’hui. Le pilotage, c’est du plaisir et je sais pertinemment que je n’aurais jamais de carrière en tant que pilote.

Comment apprend-on le métier de copilote ? Et quelles sont tes premières impressions ?

A mon avis, les gens perçoivent peut-être seulement 10 % de ce qu’il se passe dans le métier de copilote. C’est sûrement dû aux images que l’on montre à la télévision où le copilote annonce les notes. Alors que le métier de copilote, il commence très tôt avant le rallye car il y a beaucoup de logistique à mettre en place. C’est lui qui organise tout le rallye : Où est-ce que l’on va aller ? Où est-ce que l’on va dormir ? L’équipe, les mécaniciens, les pièces de rechanges, l’essence, le plan de reconnaissance…toutes ces choses sont à charge du copilote.

A quel moment, tu t’es dit que tu allais devenir copilote professionnel ?

On ne se le dit pas en fait ! Ceux qui se disent, je vais faire cela comme métier, ils n’y arrivent jamais. Pour ma part, le but de tout ce que j’ai fait jusqu’à présent, c’est la passion. Quand c’était le ski, c’était pareil et quand je me suis mis à côté d’un pilote, c’est parce que j’aimais ça et que cela me procurait du plaisir. Je veux bien avouer qu’il faut forcément avoir un petit don à la base mais le reste c’est le hasard des rencontres !

Peux-tu nous donner les principales qualités pour devenir copilote ?

Il faut être très calme car cela fait souvent une bonne balance avec les pilotes qui sont souvent excités. Comme au final, c’est le copilote qui doit gérer beaucoup de choses, si on se laisse vite déborder alors on va faire des erreurs. Et dans ce métier là, on n’a pas vraiment le droit de faire des erreurs sinon on se fait très mal…ou en tout cas, cela ne gagne pas à la fin. C’est une première chose.

Puis après, c’est peut-être la rapidité d’interprétation de ce qu’il se passe devant nous car il ne faut pas oublier que l’on roule très très vite dans un contexte dangereux quand même. Quand on est dans le désert, ce sont des dunes, c’est du hors-piste, on ne sait pas ce qui arrive derrière et c’est très compliqué à appréhender. Le fait d’être calme, de pouvoir interpréter tous les éléments qui arrivent à nous pendant la course et de prendre une décision qui fait que l’on va aller dans telle ou telle direction fait que l’on va amener notre pilote plus ou moins facilement à la victoire. Le relationnel également entre le pilote, le copilote, l’équipe, est très important car l’on n’est pas seul à gagner ou à perdre. Le lien entre toutes ces personnes, c’est encore une fois, le copilote, donc il faut réussir à gérer beaucoup de choses en même temps tout en restant très calme. Si on y arrive, on devrait être pas trop mal !

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Quelles sont les principales différences entre un copilote en rallye et en rallye-raid ?

Ce sont deux métiers complètement différents. En rallye, on a le droit de faire des reconnaissances donc on passe sur les spéciales avant, on a le droit à deux passages en général même si ça dépend du championnat auquel on participe. En championnat du monde, c’est deux passages. Et on prend des notes, on les corrige et le tour d’après, c’est la course. On est passé au préalable donc on connaît le tracé virage par virage et ce qui arrive devant nous.

En rallye-raid, on ne sait pas où on va. On reçoit un carnet de note qui s’appelle un « roadbook » la veille au soir pour le lendemain. Et puis en rallye-raid, lorsque l’on part pour des spéciales qui font 300/400/500 kilomètres, les seules indications que j’ai, ce sont des directions et des dangers. Après c’est à moi d’interpréter ces dessins et ces informations pour ne pas me tromper de route.

A choisir, tu préfères donc être copilote en rallye-raid ou en rallye ?

Si aujourd’hui je dois choisir et à pilote égal, je choisirais le rallye-raid, évidemment ! Car le travail est plus intéressant et il y a beaucoup plus de choses qui reposent sur les épaules du copilote. Et finalement, c’est lui qui va vraiment décider où l’on va, à quel rythme on y va et qui va donner les informations de danger.

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Quel genre de relation entretient le copilote avec son pilote ?

C’est très différent d’un équipage à un autre. Pour les autres je ne sais pas mais je peux parler de mon expérience personnelle. Aujourd’hui, j’ai énormément de chance d’être avec mon pilote Nasser Al-Attyah car l’on a vraiment une entente exceptionnelle et l’on passe 24/24 de notre temps ensemble lorsque l’on est en course mais on est également capable de partir en vacances ensemble. On a vraiment une relation très très forte qui fait que dans la voiture, il ne se passe jamais grand chose, à savoir pas d’énervement. Et sans stress, on travaille mieux. Ainsi, on peut rapidement prendre la décision de direction et quand il y a un problème, on peut revenir le plus vite possible sur la route. Je sais que ce n’est pas le cas dans tous les équipages.

Quelle est la préparation physique d’un copilote pro ?

Il faut savoir que l’on est très très bien tenu dans une voiture de course avec des sièges baquets, des ceintures harnais qui nous lient à 100 % à la voiture. Néanmoins, on est quand même assez libre au niveau des cervicales et on a un casque qui pèse un peu plus d’un kilo sur la tête donc lorsque l’on reste 5/6/7 heures dans la voiture avec le casque et le terrain qui n’est absolument pas plat, on prend énormément de chocs cervicales et dos donc ce sont les zones à renforcer en premier. Et ensuite, c’est un maintien physique global. Je n’ai pas de préparation spécifique mais je fais beaucoup de vélo car c’est quelque chose qui fait fonctionner tous les muscles. Si on peut de la natation et puis moi je rajoute pas mal de petits sports moteurs annexes comme le buggy ou l’enduro en moto qui fait travailler le haut du corps. Honnêtement, je n’aime pas trop aller dans les salles de sport mais si cela fait longtemps que je n’ai pas pratiqué et qu’il faut faire tourner les jambes alors on s’y colle.

Existe t-il une concurrence ou encore un mercato entre les meilleurs copilotes du monde ?

Bien sûr car c’est un monde assez restreint ! Les copilotes capables d’être performants quelle que soit l’équipe, la voiture et le pilote qu’il y a en face, je n’en connais pas dix dans le monde. Donc forcément, dès qu’il y a un petit changement d’équipe ou de petites tensions au sein d’un team, on va essayer d’aller débaucher le copilote ou le pilote pour le récupérer pour soit. Encore une fois, cela fait plusieurs années que l’on est ensemble avec Nasser et on ne change pas une équipe qui gagne !

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Est-ce que c’est le pilote qui choisit son copilote ou alors le copilote qui choisit son pilote ?

En général, c’est le pilote qui va choisir son copilote.

Et lorsque l’on s’appelle Mathieu Baumel ?

(Rires) A partir d’un certain niveau, on peut se donner la possibilité de choisir…et de refuser !

Quelles sont les qualités qui ont fait de Mathieu Baumel l’un des meilleurs copilotes au monde ?

Il y a d’abord eu la formation avec les pilotes français et les erreurs ont été commises avec ces mêmes pilotes français. Du coup, j’ai acquis mon expérience avec eux. A un moment, il a fallu que je choisisse si je restais en France, un tout petit milieu où il n’y avait clairement plus de place pour travailler, ou alors faire l’effort de donner des notes en anglais à des pilotes à l’étranger en sachant que cela ne fonctionnerait pas forcément. Mais c’est cela qui a donné le petit déclic de se dire que j’en étais capable. Cela m’a ouvert beaucoup plus de portes et c’est ce qui m’a permis de pouvoir continuer à évoluer dans ce milieu. C’est donc une des qualités qui m’a permis d’évoluer.

Ensuite, commencer en rallye traditionnel m’a appris beaucoup de choses : la rigueur et la mise en place et le suivi de son équipe afin que tout se passe bien. Une fois que l’on arrive à gérer tout ça et que l’on arrive dans une équipe où quelqu’un est payé pour le faire, cela nous permet d’encore développer d’autres capacités du copilote. Dans la préparation du « roadbook » quand c’est du rallye-raid, dans du rallye traditionnel, la mise en place de cartes pour les ouvreurs ou les autres équipages. On essaie d’agrandir les possibilités de travail et tout cela se fait petit à petit.

Est-ce que l’on peut faire une analogie entre le poste de gardien de but au football et le copilote. En gros, faire des arrêts ou donner les bonnes indications, c’est normal et le succès sera dû au talent du pilote. Et s’il y a sortie de route ou but encaissé, cela sera toujours la faute du gardien ou du copilote ?

Il y a du positif et du négatif dans la comparaison…mais pourquoi pas (rires) ! C’est vrai que dans tous les cas, le copilote, on n’en parle pas trop. Même à la télévision, lorsque l’on fait des commentaires, on donne toujours le nom du pilote : « Il a gagné ça alors que dans la voiture, on est deux ». C’est sûr que moi quand je suis à côté, je me dis mince, j’ai donné énormément de moi-même, j’ai pris des risques et pour finalement donner tous les honneurs au pilote.

Par contre, cela devient intéressant lorsque mon pilote parle, en l’occurence Nasser Al-Attyah, il ne dit pas : « J’ai fait ça et c’est lui qui a loupé la note » mais il dit : « On a fait ça ensemble ou on s’est trompé et on a su revenir sur le bon chemin ». Et c’est ça qui est très important à mettre en place dans un équipage, c’est cette dynamique du travail à deux et non pas je prends tous les lauriers pour moi car c’est moi le pilote.

C’est vrai que médiatiquement, c’est toujours un peu comme ça même si cela commence à évoluer. Cela avait commencé avec Daniel Elena et Sébastien Loeb car Daniel a pris peu à peu du poids au niveau médiatique. Je trouve cela très intéressant et vu que c’est un bon ami, j’essaie de faire un peu comme lui car quand quelque chose fonctionne, il faut s’en inspirer. Et je pense que désormais, je fais partie des copilotes auxquels on fait attention en France et pourvu que ça dure !

Une carrière de copilote, ça peut durer jusqu’à quel âge ?

Tout simplement lorsque le physique ne suit plus ! Néanmoins, sur ce point-là, on a un peu plus de chance que le pilote car lorsque l’on est jeune en tant que copilote, on évolue avec son pilote, et si l’on arrive au haut niveau, on pourra continuer plus longtemps car on aura l’expérience à apporter à un pilote plus jeune. Cela permet d’éviter les bêtises au pilote et donc d’avoir une deuxième voire une troisième carrière avec d’autres pilotes. Pour conclure, un copilote peut durer jusqu’à 55 ans donc avec mes 42 ans, je peux au moins faire encore 10 ans !

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BS

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